Les médias, après un long silence, il est vrai, ont fini par s’intéresser aux suicides des employés de France Télécom. Chose épouvantable que préférer la mort à la vie dans son travail, parce que
ce travail n’offre plus de vie.
Schopenhauer décrivait le suicide comme l’acte de celui qui demandait autre chose à sa vie et qui découvrant peu à peu qu’il n’atteindrait jamais cet autre chose, finissait par prendre la décision
de tirer un trait sur cette vie que le hasard, le destin lui avait imposé.
L’acte du suicide est toujours effrayant pour ceux qui restent. A l’évidence, à un moment ou à un autre, ils n’ont pas su, pas voulu pour certains, faire le geste qui aurait pu aider.
Si la condition de salarié est devenue à ce point insupportable, nous sommes tous, surtout nous les économistes, concernés au premier chef par la construction d’une société qui oblitère à ce point
la liberté que chacun doit trouver dans son travail.
Mais, les médias n’ont guère évoqué une autre catégorie sociale qui est aujourd’hui également durement touché par le suicide. Une catégorie sociale qui n’a pas l’habitude de se plaindre, qui n’a
pas l’habitude de parler. La terre, lorsqu’on l’affronte tous les jours est aussi dure que la mer. Elle laisse des traces terribles dans l’âme et dans le corps de ceux qui la côtoient dans un
rituel qui vient de la nuit des temps.
Les paysans, et surtout les paysans français, ont le bon sens ancré à l’esprit. Ils sont aussi tributaires d’une lourde tradition qui impose ses terribles vertus : le courage, l’endurance, la
peine, la volonté, l’honneur…
Perdre son moyen d’existence, c’est bien plus que de perdre un emploi. Pour un paysan, c’est aussi perdre quelque part son honneur, sa dignité, le respect que les autres ont pour vous, pour votre
travail. Un paysan aime à dire qu’il n’est pas un fainéant. Il ne sait pas ce que cela peut être de se lever à 7h ou 8h…à ces heures-là, il a déjà une bonne partie de sa journée de labeur derrière
lui.
Le paysan, façonné par sa terre, comme le montraient des Maupassant, des Flaubert, des Balzac, est une des grandes valeurs morales de notre pays, car on ne triche pas avec la terre.
Ce n’est pas rien, pour notre société, que les 24 pendus du Cantal. 24 paysans qui ont mis fin à leurs jours en quelques mois, parce qu’il n’y avait plus de solution à la vie qu’ils s’étaient
donnée et que d’autres sont venus détruire.
D’autres, qui dans leurs beaux costumes trois pièces, sont hauts fonctionnaires européens, banquiers ou encore huissiers. Ils appliquent les lois du marché, puisque c’est comme cela que l’on
appelle le rejet du lait français dont le prix est devenu trop élevé par rapport à leur concurrent étranger. Il est vrai que ces paysans n’avaient pas la même idée de leur produit. Le lait à la
mélamine, ça n’existe pas dans le Cantal. Personne n’aurait même jamais cru que l’on aurait un jour fait la différence, à leur désavantage, entre ceux qui soignent leurs bêtes et qui élèvent leurs
veaux dans la grande tradition qui fut l’honneur de notre pays et de notre agriculture, et d’autres « producteurs » qui se soucient comme d’une guigne de tout ce savoir faire.
Pour avoir du lait, une vache doit mettre bas un veau, « quoi de plus naturel ». Un veau, c’était un revenu additionnel non négligeable, dans les 3000 à 4000 euros…Aujourd’hui, un veau n’a plus
aucune valeur. On les négocie entre 0 et 10 euros par tête. A coté de cela, le prix du lait s’est effondré grâce à nos nouveaux technocrates européens qui n’ont pas hésité un seul instant à
sacrifier des élevages, des hommes, une société millénaire pour un calcul « coût avantage » fugace et qui se révélera certainement dans quelques temps (voir dans quelques mois) comme une nouvelle
erreur de ces jeunes gens « dynamiques et bien nés » qui savent tout sur tout.
On a recouvert toute cette ignorance, tout ce mépris sous le nom de M.Barroso. Il paraît que le libéralisme « à tout crin », qui a déjà fait quelques dégâts, doit se poursuivre selon les mêmes
règles. Il n’y a aucune raison de changer, car, d’après certains, « il marche » et la preuve la plus manifeste est la chute du communisme…
On continue à nous dire que le choix est toujours entre la peste ou le choléra. C’est le libéralisme sans limite ou le communiste avec le couteau entre les dents. Il n’y a pas de milieu, il n’y a
pas de 3eme voie. Et d’ailleurs, encore une preuve, le Général de Gaulle qui avait voulu construire une troisième voie a été « écrasé » par les intérêts contradictoires qu’il avait fait naître. Il
est vrai que l’on ne devait plus évoqué Mai 68 qu’en souriant, et que l’on devait considérer avec la plus extrême méfiance des gens sans avenir comme un certain M.Cohn Bendit…
La mort des paysans du Cantal n’est pas facile à vivre pour tous ceux qui sont attachés à leur pays, à la France. Cette France qui s’est pourtant construite autour de tradition de qualité, de
travail bien fait, de produits que le monde entier nous envie et nous achète (même si nos compétences commerciales sont toujours un peu à revoir…comme cette multinationale française qui emploie des
milliers de salariés, mais qui a toujours refusé de créer une direction fonctionnelle commerciale…parce que le commercial, à coté des ingénieurs, cela ne fait pas sérieux). Ce n’est pas donc
tout-à-fait un hasard, si la France occupe les premières places mondiales dans la plupart des grandes productions agricoles.
La mort de nos paysans, que leur disparition soit le fait de la « grande faucheuse » ou de la « petite mort », de ceux qui doivent tout abandonner pour aller grossir les rangs des chômeurs, ne peut
pas ne pas devenir un débat national. Un débat qui doit être élevé au moins au même rang que le port du foulard, la taxe carbone, les voyages d’un ministre dans des pays « laxistes sur la morale »,
le « pseudo réchauffement climatique »…
Mais voilà, le paysan qui a appris à se taire, à garder sa peine, sa misère pour lui, ne fait vraiment pas parti de ceux qui savent que l’avenir passe par les cabinets ministériels, les promotions
des grandes écoles, les concours des TV-trash, les soirées très mondaines où l’on oublie tout et surtout le devenir de son pays et de ses enfants…
Si nous ne comprenons pas la douleur des 24 pendus du Cantal, si nous ne voulons rien faire pour eux, au moins, pensons à eux et ne les oublions pas.